Le 9 mars 1944, manifestation contre le STO devant la mairie de Plouaret
L'administration française de Vichy organisa le STO (Service du Travail Obligatoire en Allemagne) en février 1943, et pour cela le recensement des Français nés en 1920 - 1921 - 1922 (j'en étais). Le chef de l'Etat français et son Président du Conseil confirmaient ainsi, encore une fois, leur volonté de collaboration avec l'Allemagne nazie.
Pour notre canton, cette opération de recensement en vue du STO eut lieu à Pouaret le 9 mars 1943. Mes amis résistants du réseau, et deux militants communistes, m'avaient déjà fait part des ordres venus de Londres et de la Résistance Intérieure Française : s'opposer aux départs pour le STO, puisqu'il s'agissait d'aider les Allemands dans leur effort de guerre. Convaincu à l'avance, directement concerné d'une part, et d'autre part bien introduit dans la jeunesse locale, je m'empressais de faire connaître ces directives aux jeunes. Le jour prévu pour le recensement, j'étais présent pour me rendre compte des résultats de ma propagande et pour organiser ce qu'il serait possible de faire sur place. Il y avait là plus de 150 jeunes venus de tout le canton, mais tous n'étaient pas venus dans l'intention de se faire recenser. Je pris la parole du haut des marches de la porte d'entrée de la mairie pour expliquer à ceux qui l'auraient encore ignoré, les buts réels de ce recensement. La plupart m'approuvaient et un groupe s'est spontanément formé devant la porte, interdisant l'entrée pendant un bon moment à ceux qui voulaient se présenter. Nous avons tenu ainsi jusqu'à l'intervention des gendarmes français et des maires collaborateurs de certaines communes, venus, eux, pour exhorter leurs jeunes administrés à se présenter. Menacés par les gendarmes, nous avons alors formé un cortège et défilé par les rues. Ceux qui sous la pression s'étaient fait recenser, se sont joints à nous ; sauf quelques uns influencés par les nationalistes breton, avec qui se produisirent quelques heurts. Madame Piriou, hôtelière gaulliste, nous offrit un bouquet de fleurs que nous allâmes déposer au monument aux morts de la première guerre mondiale, en chantant la Marseillaise (c'était interdit par les occupants).
Je me rendis compte que si les parents étaient attentistes, les jeunes eux ne tenaient pas du tout à aider les Allemands dans leur effort de guerre contre les alliés. Des groupes étaient venus de leurs villages, certains armés de bâtons, prêts à en découdre avec les Allemands qui, heureusement, ne se montrèrent pas. La manifestation se déroula cependant dans le calme à part quelques cris hostiles aux occupants et un incident ; un jeune lança son bâton dans la roue de vélo d'un Allemand qui traversait la place par hasard ; ce dernier tomba, et devant ce groupe franchement hostile, se releva vite et s'en alla.
Le 10 mars 1943, arrestation d'Yves Léon à son domicile à Roz-an-Clan en Vieux-Marché par les Allemands avec la complicité de gendarmes français
Craignant des retombés de cette première manifestation importante, le lendemain je n'allais pas au travail et me tint sur mes gardes. J'appris que des jeunes gens étaient recherchés et que je n'étais pas personnellement visé ; je me méfiais tout de même ; j'allais prendre des renseignements sur l'horaire des trains chez un camarade dont les parents tenaient un café. Tout à coup, une voiture verte s'arrêta devant le café et en descendit des allemands, (ils venaient arrêter mon camarade...) Je pris la fuite par une porte de la maison donnant sur une cour, et revins chez mes parents chercher une valise avec quelques affaires. J'avais décidé de prendre le premier train à la gare, distante seulement d'un peu plus d'un kilomètre. Entrant dans la cour de la petite ferme de mes parents, accompagné d'un camarade présent également la veille, j'aperçus un gendarme français que je connaissais très bien et avec qui j'étais en très bons termes. Il discutait avec ma belle-mère et me fit signe de venir, puis il rentra très vite dans la maison. Je dis à mon compagnon, Arsène Le Bozec, qu'avec ce représentant de l'administration nous allions sûrement avoir des informations. Nous étions très confiants. Mais arrivés à la porte d'entrée, nous vîmes avec stupéfaction à l'intérieur des gendarmes allemands (on m'a confirmé plus tard que leurs collègues français les avaient appelés, et qu'ils fouillaient le grenier à ma recherche). Le Français nous présenta aux Allemands, qui nous passèrent rapidement les menottes et nous emmenèrent sans un mot, mitraillette dans le dos. Nous étions faits comme des rats, tombés dans le piège tendu par ce gendarme français qui, nous voyant arriver, n'avait qu'un geste à faire pour nous faire comprendre la situation sans aucun risque pour lui car du grenier où se trouvaient les Allemands, ils ne pouvaient le voir. Certains gendarmes, en connaissance de recherche et d'arrestations imminentes de résistants, les faisaient prévenir pour qu'ils puissent fuir avant l'arrivée de policiers, Allemands ou Français.
En 1945, quand ce gendarme Français sut que j'étais vivant et libéré, il dit à mon père que lorsque je serais rentré il faudrait que j'aille le voir et qu'il me trouverait une bonne place dans l'administration. Je lui fit savoir qu'il m'avait trouvé une trop bonne place la première fois... Avant cette expérience, je n'aurais jamais cru quelqu'un capable de telles trahisons ; je devins donc très méfiant par la suite. Alors qu'elle peut être lourde de conséquences, une arrestation tient parfois à peu de choses ; le geste d'un gendarme ou un peu de retard... Si les gendarmes étaient arrivés un peu plus tard, ils ne m'auraient pas trouvé, j'aurais déjà été dans le train. En effet, il était environ 14 h 30 au moment de mon arrestation, je devais prendre le train à 15 h 15 et je n'avais qu'un quart d'heure de marche à pied pour aller à la gare.
Une traction avant verte stationnée à 500 m nous conduisit à Plouaret d'abord au siège de la Kommandantur, où nous trouvâmes notre camarade Louis Pastol arrêté peu avant nous au café de ses parents, puis à Lannion. Nous fûmes interrogés puis emprisonnés.
Le 11 mars 1943, incacération à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc en attendant de partir en camp de concentration en Allemagne
Le lendemain matin, les mêmes Allemands nous emmenèrent, toujours les menottes aux mains et mitraillette dans le dos, à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc. De cette prison, nous fûmes conduits à plusieurs reprises pour des interrogatoires au siège de la police allemande situé à cette époque dans un hôtel réquisitionné "Le Perroquet Vert". Nous y subîmes des interrogatoires très serrés, mais sans tortures. Nous étions accusés d'être des "terroristes ", des gaullistes, des communistes, et ils voulaient savoir si nous appartenions à des mouvements organisés et lesquels. Ils nous accusèrent des sabotages commis à Plouaret, mais ils n'avaient aucune preuve et comme mes camarades les ignoraient complètement, ils abandonnèrent cette accusation, et durent en rester à la manifestation du 9 mars dont j'étais reconnu le principal organisateur.
D'après les policiers allemands, nous avions été dénoncés par des Français de Plouaret qui nous connaissaient bien et en qui ils avaient pleinement confiance. Je pensais (et je ne me trompais pas) aux gens du café-restaurant... J'étais reconnu comme l'organisateur d'une importante manifestation contre le STO et anti-allemande, et mes camarades comme participants actifs.
Par rapport à ce que nous allions connaître par la suite, la détention à la prison de Saint-Brieuc n'était pas très dure. Je réalisais tout de même où j'étais lorsque je lus sur la porte de ma cellule ; "le détenu de cette cellule peut à tout moment être fusillé en représailles d'attentat perpétré contre des soldats ou officiers allemands". Ce qui nous fit aussi faire la grimace, ce fut la nourriture : une gamelle de soupe deux fois par jour, un vague bouillon avec quelques carottes au fond. Mais je compris très vite que si je voulais tenter l'évasion dés qu'une occasion se présenterait, je devrais avoir suffisamment de force, donc il fallait me forcer à manger ce qu'il y avait. Avec un détenu condamné à mort dans une autre affaire, nous ébauchâmes un plan d'évasion, sans pouvoir le mettre à exécution. Et avant la date prévue pour tenter notre projet, un soir vers la mi-avril, nous fûmes transférés avec un groupe de détenus de Saint-Brieuc au camp de Royalieu, prés de Compiègne : lieu de rassemblement des résistants et patriotes arrêtés avant le départ pour l'Allemagne.
Ce qui m'a marqué pour la vie dans cette prison, c'est d'être enfermé seul dans une cellule délabrée, ainsi que le bruit de la grosse clé dans la serrure chaque fois qu'un gardien ouvrait et refermait la porte. Cinquante ans après, chaque fois que j'entends fermer brutalement une porte je sursaute...
Premier acte de résistance de masse dans notre région, notre manifestation et notre arrestation eurent une grande répercussion. Elle contribua à faire prendre conscience à la population de la réalité de l'occupation, de la collaboration et de la nécessité de résister. Les effets ne se firent pas attendre. Très peu de temps après, un groupe de Résistance, Francs Tireurs et Partisans Français, auquel appartenait mon frère, fut formé sous la direction de Yves Tredan, participant actif à notre manifestation du 9 mars 1943. Ce groupe, d'abord au maquis, devint la Compagnie "La Marseillaise" et devait mener une très importante activité dans tous les domaines, notamment en faisant dérailler des trains transportant des troupes et du matériel de guerre. Ces actes de sabotages causèrent des pertes considérables aux nazis dans le secteur de Plouaret sur la ligne de chemin de fer Paris-Brest. Dans ce canton fût écrite une très belle page de l'histoire de la Résistance Intérieure Française pour la libération. Il fût aussi celui où il y eut le plus de réfractaires pour le STO.
Mais la répression y fut aussi féroce : 14 fusillés, 20 déportés. Je fus, avec Auguste Boleat et Jean Bouget, l'un des trois survivants en 1945, de ceux arrêtés dans le canton. Trois résistants de ma commune du Vieux-Marché, dont mon frère, trouvèrent la mort dans les combats pour la libération de Lorient en octobre 1944.
A cette époque, beaucoup de jeunes lorsqu'ils étaient arrêtés craignaient d'être fusillés. Curieusement, je redoutais surtout d'être envoyé travailler en Allemagne. Je ne pensais qu'à fausser compagnie aux gardiens. J'observais les lieux où je passais et où j'étais détenu, j'épiais les gestes des gardiens. J'étais comme le prisonnier de Stendhal dans la Chartreuse de Parme, "supérieur à mes geôliers", toujours à l'affût d'un moyen d'évasion, alors "qu'eux avaient des distractions ".
Dans cette prison de Saint-Brieuc, je fis connaissance de beaucoup de résistants, presque tous des jeunes, arrêtés comme nous pour différentes actions. Un groupe de Lézardrieux ; A. Razavet, les frères Le Du, Jean Coatanroc'h... entre autres ; Merrien ; Guigo et Corlay de Dinan ; Gendry de Lamballe ; Jean Mont de Saint-Brieuc qui devait être fusillé à Angoulême (il devait "descendre" un officier supérieur allemand à Lannion, son arme s'étant enrayée, l'officier tira sur lui et le blessa au bras. Perdant son sang, il fut suivi et repris dans sa fuite. Ne recevant pas de soins, il souffrait beaucoup, en effet, au cours des interrogatoires qu'il subissait, les Allemands en profitaient pour s'acharner sur son bras afin de le faire parler), Person de Plufur ; arrêté à la suite de l'affaire Mont, devait mourir en déportation comme tant d'autres ; les jeunes du groupe du "Viking" de Saint-Quay-Portrieux (les frères Salaun, Delachou, Le Hazif et les frères Le Chaux entre autres) qui voulaient aller en Angleterre en bateau, se firent arraisonner par la patrouille allemande dans la Manche ; deux amis de l'île de Bréhat (Emile Leroux et un très jeune homme du nom de Marques, je crois).
Sortant un jour de ma cellule pour la promenade dans une petite courette sous la conduite d'un gardien, je fus stupéfait de croiser une dame très digne, en coiffe de chez nous, qui avait l'âge d'être ma mère. Je ne croyais pas trouver une femme de cet âge en prison pour fait de Résistance... C'était Madame Coantiec de Plougonver, elle devait elle aussi mourir en déportation.
Sources : livre réalisé par Yves Léon "BERGEN BELSEN" édité par l'imprimerie Henry de Pédernec.
LEON Yves
Né le 24 avril 1944 à Loguivy-Plougras, célibataire, demeurant à Ros-ar-Clan en Vieux-Marché, sabotier.
Le 10 mars 1943 il est arrêté pour "obstruction aux opérations de rencensement" par les feldgendarmes avec la complicité d'un gendarme français sur dénonciation avec Louis Pastol et Arsène Le Bozec.
Interné à Lannion, Saint-Brieuc et Compiègne.
Le 8 mai 1943, il est déporté vers le camp de concentration de Bergen-Belsen en Allemagne, libéré le par les troupes britanniques le 15 avril 1945, rapatrié en France le 4 juin 1945.
Yves Léon à publié un ouvrage traitant de son arrestation et de sa déportation : "BERGEN BELSEN" édité par l'imprimerie Henry de Pédernec.
LE BOZEC Arsène
Né le 14 février 1920 à Plounévez-Moëdec, célibataire, demeurant à Ros-ar-Clan en Vieux-Marché, couvreur, militant communiste.
Le 10 mars 1943 il est arrêté pour "obstruction aux opérations de rencensement" par les feldgendarmes avec la complicité d'un gendarme français sur dénonciation avec Louis Pastol et Yves Léon.
Interné à Lannion, Saint-Brieuc et Compiègne, déporté le 8 mai 1943 vers le camp de concentration de Sachenhausen en Allemagne, puis Oranienburg, Sachsenhausen et Neuengamme et enfin Mauthausen où il décède le 19 avril 1945.
PASTOL Louis
Né le 8 mars 1920 à Lanvellec, demeurant à Vieux-Marché, ouvrier agricole.
Le 10 mars 1943 il est arrêté pour "obstruction aux opérations de rencensement" par les feldgendarmes avec la complicité d'un gendarme français sur dénonciation avec Arsène Le Bozec et Yves Léon.
Interné à Lannion, Saint-Brieuc et Compiègne, déporté le 8 mai 1943 vers le camp de concentration d'Oranienburg, Sachenhausen. Après la libératioN par les Alliés, il est hospîtalisé et porté disparu.
Sources livre de Marie-Pierre et Pierre Klein "Les Déportés des Côtes-du-Nord"